1968-2007 Cela fait bientôt 40 ans maintenant que les trois piliers: société politique, société civile, corps intermédiaires qui depuis 1880 fondent le pacte républicain et la société industrielle française sont profondément déstabilisés:
- Au plan politique:
Les élites politiques, guides de la nation sont mises à l'index par des citoyens éduqués qui mettent en cause le caractère aristocratique de nos institutions décentralisées ou non.
La décentralisation a déstructuré l'unité républicaine, multipliant les espaces de décisions, créant parfois des doublons, ignorant des domaines émergeant de la vie sociale aujourd'hui au cœur des préoccupations des citoyens, développant des dispositifs contractuels qui ont multiplié à l'abri du regard citoyen les instances de pilotage où de fait, des fonctionnaires, à l'abri du regard des citoyens, se substituent bien souvent aux décideurs politiques dans la conduite quotidienne des affaires publiques.
- Du côté de la société civile;
les institutions autour desquelles s'est structurée pendant plus d'un siècle la vie quotidienne sont profondément déstabilisées. Si la famille reste la valeur de référence de la grande majorité des français, dans sa forme traditionnelle, elle relève chaque jour davantage du mythe. Les divorces sont devenus chose commune, les compositions des familles, leurs modes de vie ne cessent de se diversifier. 50% des enfants naissent hors mariage; en milieu urbain les divorces représentent 50% des mariages d'une année; 98% des salariés travaillent dans des entreprises de moins de 50 salariés; la grande entreprise industrielle a cédé le pas au réseau de PME la population active représente moins de la moitié de la population totale, le service national a été supprimé; l'institution scolaire est mise à mal par les coups de butoir du marché...
Du côté des corps intermédiaires :
La situation n'est pas plus brillante. Les citoyens se détournent des organisations traditionnelles qu'ils assimilent à la sphère politique, tandis que les décideurs politiques, au nom de leur relation de proximité avec la population, d'une certaine vision de la modernité, ont parfois tendance à considérer que ces organisations relève des musées des arts et traditions populaires. Ils sont tentés de faire des nouvelles technologies de la communication et des nouveaux media qu'elles suscitent, les nouveaux et seuls corps intermédiaires entre des techniciens de la décision et des consommateurs citoyens.
Ces différents constats qui au bout du compte peuvent apparaître comme autant d'évidences sont pourtant, la plupart du temps ignorés ou plutôt non pris en considération. Cela s'explique peut-être par le caractère cartésien de nos institutions et notre culture de l'analyse et de la séparation qui nous interdit de lier entre elles toutes ces évolutions et d'ainsi percevoir la mise en cause radicale de la société industrielle française dont elles témoignent.
Depuis des décennies nous traitons la situation que nous vivons comme une crise conjoncturelle et nous y apportons des réponses conjoncturelles au sein du paradigme industriel.
Les responsables politiques de gauche et de droite pensent que la croissance est la clé de nos problèmes. La croissance amène l'emploi qui amène la cohésion sociale. Il faut arriver à 3% de croissance. Les politiques de gauche espèrent y parvenir par la relance de la demande qui tire la consommation donc l'emploi, les responsables de droite développent une politique de l'offre qui par la baisse des coûts relance la consommation donc l'emploi. Et comme ces deux politiques n'obtiennent pas de résultats probants, on n'hésite pas à mixer les deux, sans plus réussir pour autant.
Ce faisant, nous sommes incapables de prendre en considération l'impact structurel de changements comme celui par exemple, de la taille des entreprises. 1000 salariés dans une entreprise et 1000 salariés dans cent entreprises de 10 salariés, cela fait toujours 1000 emplois mais ce ne sont pas les mêmes emplois. La grande entreprise, au delà de l'emploi, propose une réelle intégration sociale au sein d'une communauté au travail et au delà au sein d'un environnement social et culturel, ce que ne peut absolument pas proposer la petite entreprise.
Là où hier l'obtention d'un emploi était une condition nécessaire et suffisante pour une intégration sociale réussie, ce n'est plus vrai aujourd'hui. L'obtention d'un emploi reste sans doute une condition nécessaire à une intégration sociale réussie, mais ce n'est plus une condition suffisante.
Ne pas prendre en compte la nature des changements de ce type, c'est s'interdire de comprendre pourquoi une période de forte croissance comme celle de la fin du siècle dernier n'a pas permis un recul de la décohésion sociale.
Pour prendre un autre exemple, les responsables politiques continuent de penser les rapports sociaux au travers du seul prisme du travail. Cette manière de procéder ne permet pas de voir qu'aujourd'hui la majorité de la population française n'est pas active, c'est à dire qu'elle n'organise pas sa vie quotidienne rapport au travail.
Ne pas prendre en compte cette donnée, c'est s'interdire par exemple, de percevoir l'isolement de dizaines milliers de personnes âgées, et par conséquent, s'empêcher de répondre à l'urgence d'une situation comme celle de la canicule à l'été 2003.
Ignorer cette donnée c'est pour une entreprise comme la RATP laisser de côté 75 % des déplacements quotidiens effectués dans son réseau.
Tout se passe pour reprendre une image chère à Teilhard de Chardin, comme si les responsables de ce pays, les yeux rivés sur les indicateurs de croissance se comportaient comme ce physicien qui mesurant la température d'une eau que l'on chauffe ne verrait pas, les yeux fixés sur son thermomètre, qu'à 100 degrés l'eau devient un gaz. Il continuerait d'appliquer à la vapeur d'eau les lois de la physique des liquides alors qu'il faudrait appliquer les principes de la thermodynamique des gaz. Il ne comprendrait pas pourquoi ce qui marchait hier, ne fonctionne plus aujourd'hui, il n'aurait pas vu le changement de paradigme, tout comme ce qui marchait hier dans la société industrielle ne fonctionne plus aujourd'hui?...
Et pourtant c'est bien ce qui se produit: les crises socio politiques se répètent à un rythme accéléré: dissolution de 97; présidentielles de 2002; élections régionales de 2004; référendum sur l'Europe de 2005, violences dans les banlieues de 2005, le CPE au printemps 2006...le modèle social républicain est bien mal en point.
Le tissu social se défait chaque jour davantage, tandis que les inégalités progressent, La fracture sociale s'aggrave malgré les tentatives de colmatage.
Le regard porté au travers du prisme des associations témoigne d'une transformation radicale de notre société.
Cette situation n'est pas propre à la France, on la retrouve dans des pays aux mêmes traditions centralisatrices. L'union soviétique s'est défaite en quelques années, laissant la place à une situation pour le moins difficile tandis que la Chine populaire pour s'en sortir reprend à son compte le modèle napoléonien qui tente certains: le mariage du libéralisme économique et d'un ordre policier.
Nous sommes en train de changer de société comme au moment de la révolution française. Il est temps de chercher à découvrir les principes qui peuvent régir la régulation des sociétés postindustrielles et opérer pour cela une rupture idéologique, prendre acte du fait qu'au delà de leurs différences, libéralisme et socialisme loin d'être des visions opposées de la société ne sont que deux sensibilités œuvrant au sein du même paradigme, celui de la société industrielle.
A ne pas prendre la mesure des changements nécessaires, nous prenons le risque de voir s'enfoncer notre société dans une crise dont on percevra difficilement une issue positive et qui de fait ouvrira la porte aux aventures démagogiques.
Même si la nostalgie n'est plus ce qu'elle était, ils sont de plus en plus nombreux, les citoyens à regretter une époque où nous avions un avenir. Pourquoi ne pas revenir à cette situation? C'est la tentation que proposent les tenants d'un retour à un ordre ancien, en mettant de l'ordre dans la maison France, même s'ils savent cette proposition par nature fallacieuse. On ne peut arrêter le cours de l'histoire. On ne reconstituera pas l'écosystème, les stocks de matière première...Il sera difficile de remettre les femmes derrière leurs fourneaux et les arabes de l'autre côté de la Méditerranée. Une solution? Avancer.